Rédigé par Christèle Albaret

Psychosociologue, voix de référence en santé mentale. Expert dans l'émission #CCA sur France 2. Auteure, fondatrice La-clinique-e-santé.

Dans chaque désaccord, il y a quelqu’un qu’on n’a pas invité. 

J’ai un aveu à vous faire. Cette semaine, j’ai eu une vraie mise au point avec une amie qui m’est très chère. Une de ces conversations où l’on pose tout sur la table : ce qui a blessé, ce qui a été mal compris, ce qu’on avait interprété de travers. Et j’en suis ressortie plus attachée à elle qu’avant.

Ce n’est pas la première fois. Nous en avons régulièrement, elle et moi, et chacune de ces conversations agrandit notre amitié. Et je me suis demandé ce qui rendait cela possible. Parce que je vois si souvent l’inverse. Des dirigeants qui arbitrent des désaccords toute la journée et ne savent plus en traverser un seul à la maison. Des personnes rompues aux négociations les plus tendues, désarmées devant une simple explication avec ceux qu’elles aiment. Des liens qui ne souffrent pas de se disputer, mais de ne plus jamais rien construire en se disputant.

Et je vais aller plus loin. Beaucoup de relations ne se disputent pas assez. On y contourne les sujets qui fâchent, on avale les déceptions, on garde la paix. Sauf que cette paix-là porte souvent un autre nom : le silence.

Peut-être que ça vous parle. Vous qui sortez de chaque explication avec le sentiment d’avoir parlé dans le vide. Vous qui ménagez une amitié de longue date en évitant toujours les mêmes sujets. Vous qui, au milieu d’un désaccord, vous êtes entendu répondre à quelqu’un qui n’était pas là. Ce que cette mise au point m’a rappelé, c’est ceci :

Un lien grandit exactement à la mesure de la vérité qu’il est capable d’entendre.

Et cette réflexion en a rejoint une autre. On parle beaucoup de longévité en ce moment. Bien vieillir, durer, rester vivant longtemps : c’est devenu l’un des grands désirs de l’époque. On prend soin du corps avec une attention presque scientifique. Mais on interroge très peu la longévité de nos liens, ni ce qu’ils font à la nôtre. Or ce que j’observe depuis des années, c’est qu’une relation qui sait traverser ses désaccords ne protège pas seulement le lien. Elle protège les personnes qui le vivent.

Alors ce week-end, on va regarder ce qui distingue un désaccord qui fait grandir d’un désaccord qui épuise, qui s’invite en silence dans nos conflits, et pourquoi l’âge d’une relation ne dit presque rien de sa maturité.

La souveraineté relationnelle

Il y a des désaccords stériles. Chacun repart avec sa version intacte, un peu plus seul qu’en arrivant. Et il y a ceux qui transforment une relation, qui la rendent plus solide, plus libre, plus vraie.

Ce qui les sépare, ce n’est ni le sujet, ni le ton. On peut hausser la voix et se rapprocher. On peut rester parfaitement courtois et s’éloigner pour de bon. Tout se joue sur une seule capacité : pouvoir écouter l’autre sans se sentir en danger.

Parce que c’est bien là que tout bascule. Quand l’autre m’explique ce qu’il a vécu, est-ce que je reçois une information sur lui, ou un verdict sur moi ? Si chaque nuance sonne comme une accusation, je ne peux plus écouter. Je me protège. Et une personne qui se protège ne cherche plus à comprendre : elle cherche à se défendre.

Ceux qui savent traverser un désaccord ont quelque chose en commun. J’appelle ça la souveraineté relationnelle. Chacun reste solidement debout dans sa propre expérience, et en même temps, il laisse entrer celle de l’autre. Il n’a pas besoin de gagner pour exister. Il n’a pas besoin que l’autre ait tort pour avoir le droit d’avoir ressenti ce qu’il a ressenti. Être souverain, ici, ce n’est pas se fermer. C’est être assez sûr de sa place pour ouvrir la porte.

Croisement clinique. Interrogez deux témoins d’un même accident. Ils étaient au même carrefour, à la même seconde, et leurs récits ne coïncident pas. Aucun ne ment. Chacun a vu depuis l’endroit où il se tenait, avec ses yeux, mais aussi avec son histoire, ses peurs, ses attentes. Cette capacité à se le représenter, en clinique, son nom, c’est la mentalisation.

C’est la faculté de lire les comportements, ceux de l’autre comme les siens, à travers ce qui se joue à l’intérieur : les émotions, les intentions, les peurs, l’histoire de chacun.

Mentaliser, c’est pouvoir se dire « il a vécu la même scène depuis un autre endroit », sans renoncer pour autant à ce qu’on a vu soi-même. Et c’est aussi pouvoir se demander « qu’est-ce qui, en moi, réagit si fort ? ». C’est précisément la première capacité qui s’effondre quand on se sent menacé.

– Pourquoi certaines relations s’appauvrissent à chaque désaccord

Parce qu’à un moment, quelqu’un se braque. Il se sent mis en défaut, et la conversation change de nature : on ne cherche plus à comprendre ce qui s’est passé, on cherche à avoir raison. Alors on va puiser dans le passé, on ressort ce qui n’avait jamais été dit, on attaque pour ne plus avoir à écouter. Chaque désaccord laisse une blessure de plus au lieu d’une compréhension de plus. Et c’est ainsi, sans bruit, que des liens où il y a encore de l’amour finissent par se rompre.

Il y a aussi quelqu’un qu’on oublie toujours de compter. Pas une personne en chair et en os. Ce que j’appelle la tierce personne, c’est tout ce que chacun apporte dans la conversation sans le savoir : nos blessures d’avant, nos vieilles peurs, nos interprétations déjà prêtes. Elle n’est pas dans la pièce, et pourtant elle s’assoit à la table sans y avoir été invitée. C’est elle qui parle quand un simple besoin de distance est entendu comme un abandon, quand une contrariété est reçue comme un mépris. À ce moment-là, on ne répond plus vraiment à la personne en face. On répond à quelqu’un d’autre : un parent qui n’écoutait pas, un amour qui est parti, une version de soi qu’on a mis des années à protéger.

Souvent, le malentendu ne naît pas de ce qui a été dit. Il naît de ce que notre histoire a entendu à notre place.

Le jour où l’on peut nommer cette tierce personne, quelque chose s’apaise. « Je crois que ce n’est pas seulement toi que j’entends là. C’est aussi une vieille histoire. » À partir de là, on ne se bat plus l’un contre l’autre. On regarde ensemble ce qui s’est glissé entre nous. Et le désaccord, au lieu d’éloigner, devient une manière de mieux se connaître.

Encore faut-il être deux. Une relation ne grandit pas quand une seule personne accepte de se remettre en question. Quand l’un apporte des nuances et que l’autre apporte des preuves, l’échange devient asymétrique, et c’est souvent là que commence l’épuisement.

– Et si deux vérités pouvaient se tenir côte à côte ?

On réduit souvent la réparation à une affaire de tort : qui a blessé, qui doit le reconnaître, qui doit s’excuser. Je trouve cette lecture trop étroite. Elle transforme la relation en tribunal et le désaccord en dossier à clore.

Ce qui se joue dans un désaccord fécond est beaucoup plus subtil. Deux personnes ont traversé le même moment, et elles en gardent deux expériences différentes. Aucune des deux, à elle seule, ne raconte toute la réalité. La maturité, c’est accepter de les poser côte à côte, sans exiger que l’une efface l’autre. Et parfois, découvrir que sa propre lecture était incomplète, sans que cela retire quoi que ce soit à ce qu’on est.

Quand cela fonctionne, il se passe quelque chose de rare : on ressort avec une compréhension qu’aucun des deux ne possédait en entrant. Une intelligence à deux, née de deux expériences singulières. C’est exactement ce que je vis avec cette amie. Et chaque désaccord traversé dépose une preuve de plus que le lien tient : nous avons déjà été en désaccord, nous nous sommes écoutées, nous sommes toujours là. Cette mémoire commune devient une ressource pour la fois suivante.

Une nuance tout de même : tout désaccord n’a pas vocation à transformer quelque chose. Une relation saine, c’est aussi pouvoir ne pas être d’accord sans exiger que l’autre change.

Au fond, ce que nous cherchons si fort dans un désaccord, c’est d’être reconnus. Reconnus dans ce que nous avons vécu, senti, compris. C’est tout le fil de ce mois d’octobre. Et la souveraineté relationnelle, c’est peut-être cela : pouvoir être reconnu sans que l’autre ait à se renier, et reconnaître l’autre sans avoir à se renier soi-même.

Revenons à la longévité. On peut se connaître depuis vingt-cinq ans et n’avoir jamais traversé un seul vrai désaccord. Certaines relations ne tiennent que par tout ce qu’on évite de se dire. D’autres deviennent profondes grâce à ce qu’on ose enfin se dire. Les premières vieillissent. Les secondes mûrissent.

 

WordPress Appliance - Powered by TurnKey Linux